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Du décor dans L’éclipse de Michelangelo Antonioni

 

L’Éclipse (titre original : L’Eclisse) est un film italo-français en noir et blanc, réalisé par Michelangelo Antonioni, sorti en 1962. J’espère ici  transmettre mon admiration absolue pour un cinéaste dont chaque plan offre une multiplicité de lectures. Décoratrice, c’est naturellement sur le décor que je m’attarderai.

Avertissement: cliquer sur les images afin d’avoir le juste cadre.

affiche de L'éclipse,antonioni ©DR
affiche de L’éclipse,antonioni ©DR

Le film s’ouvre sur quatre minutes de silence, dans un appartement étouffant aux rideaux fermés où Vittoria et Riccardo font les cent pas. Pour évoquer leur crise sentimentale, Antonioni n’a pas essentiellement recours à des échanges verbaux. Il fait interagir les êtres avec les objets et les fait évoluer dans un décor qui participe à la mise en évidence de leur non relation et de la rupture en train de se jouer. Antonioni dispose des accessoires et compose des images qui trahissent l’artificialité de leur couple, l’immobilisation de leur relation, leur isolement, leur enfermement ; ce qui confère au décor bien plus qu’une fonction icônique ou dénotative. En effet, l’on peut aisément identifier l’appartement comme celui d’un intellectuel de gauche peu soigneux et plutôt aisé.
Mais ce sont les rapports entre les personnage et le décor, la narration et  le décor et enfin les rapports entre cadre, cadrage et décor que nous allons parcourir dans la première séquence du film : magistrale scène de rupture de 17 minutes.

La réification des personnages par le décor ou les personnages comme décor

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décor,l’éclipse, antonioni, réification 1-00:01:50

La première image du film présente le dessus d’un meuble recouvert de livres, d’une lampe, d’un verre rempli de stylos et d’une tasse. Sur les livres, à droite de l’image, un bout de tissu blanc semble appartenir à la nature morte et faire partie du décor. C’est le mouvement de la caméra qui nous fera par la suite identifier l’étoffe comme le bras replié du personnage masculin.

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décor,l’éclipse, antonioni,réification-00:03:27

Le personnage de Monica Vitti est également présenté comme élément du décor. La stagnation de la relation et l’enlisement du personnage féminin sont entre autres marqués par ce moment où Monica Vitti s’immobilise dans la pièce et ses jambes se mêlent aux pieds des chaises, la transformant en meuble supplémentaire, réifiant doublement son personnage à travers un reflet qui l’enlise dans le sol duquel elle paraît ne pas pouvoir se détacher.

 Le décor comme élément narratif

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décor,l’éclipse, antonioni, enfermement -00:02:18

Présentée initialement de dos  face à un rideau fermé, Monica Vitti offre une nuque maussade au spectateur. Ce rideau semble un obstacle infranchissable, une clôture oppressive et oppressante qu’elle soit face à lui ou qu’elle lui tourne le dos.

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décor,l’éclipse, antonioni, enfermement-00:02:40

Tout au long de la scène de rupture, Monica Viti jouera avec ce rideau, l’entrouvrant peu à peu, avant de l’ouvrir complètement au moment de partir.

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décor,l’éclipse, antonioni, -00:03:50

La transformation du décor mime la transformation du personnage aussi bien qu’elle représente le rapport entre les personnages.

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décor, l’éclipse, antonioni, rideau, 2-00:10:59

Monica Vitti a bien entrouvert le rideau, mais  l’interstice entre les deux pans sépare les deux personnages autant qu’il partage l’image en deux mondes où les regards ne se rencontrent pas. Art de porter le vide au cœur des lieux, la caméra du cinéaste centre l’in-terstice, la fente, le vide qui sépare  les personnages. Poétique de l’évanescence des personnages et poétique du vide également qui trouve son paroxysme dans le plan où le rideau fait à lui tout seul l’objet du cadrage de la caméra, remplissant le champ de vision du spectateur autant que celui des personnages.

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décor,l’éclipse, antonioni, rideau fermé-00:06:41

Car si, en général, le rideau symbolise ce qui est avant le spectacle, ce qui s’ouvre au moment du commencement, comment mieux filmer la fin, le rien, le rien à voir  que par un rideau fermé? Notons à ce propos que le film, l’histoire, commence par une rupture, c’est-à-dire la fin d’une histoire.

 Le cadre dans le cadre : cadrage et décor

Mimant  les cadrages possibles du réalisateur, Monica Viti joue avec un cadre vide qu’elle place devant des objets, faisant sortir certains du cadre, centrant un autre, transformant  son lieu d’habitation — ou les objets de son quotidien — en un décor factice.

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décor,l’éclipse, antonioni, enfermement, image 2

Par ailleurs, cette mise en cadre annonce non seulement métaphoriquement  par anticipation sa propre situation en tant que personnage dans son intérieur, mais évoque aussi, en tant qu’actrice, sa place dans le cadrage de l’image. En effet, le cadre enferme Monica Viti au début du film, la transforme en objet de tableau, l’enferme dans sa solitude et son inaction.

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décor,l’éclipse, antonioni, enfermement, image 3

 

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décor,l’éclipse, antonioni,enfermement 3, image 4
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décors,l’éclipse, Antonioni, 1, image 5

Superbe plan que celui de gauche qui raconte à lui tout seul et l’histoire des personnages qu’il décrit et, par une sorte de mise en abyme, la poétique d’Antonioni. Le décor  isole le reflet du visage de l’actrice, dans un cadre dessiné, d’une part, par une paroi qui forme un angle clair ; puis, d’autre part, dans un second cadre, noir celui-ci, formé par les montants du miroir et la robe de la femme qui se cadre de fait partiellement elle-même. Notons par ailleurs que ce cadre noir rappelle fortement celui que l’on observe sur une pellicule de film . Enfin, le cadre interne du miroir, dont on ne devine qu’un montant, place l’actrice derrière ce qui semble être le barreau de la prison de sa solitude, verticale noire à laquelle fait écho la verticale blanche de la lumière extérieure qui pourrait ici symboliser l’ouverture vers l’extérieur et la sortie de l’enfermement. Le décor isole les personnages les renvoyant à deux espaces distincts, délimités par la paroi qui traverse la pièce et l’image verticalement, les partageant en deux, et renvoyant chaque personnage au bord de l’image, laissant le centre de la pièce — et celui de l’image — vide. Vide thématisé par la vacuité de la  chaise.

La porte

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décor, l’éclipse, antonioni, la porte,0:09:36, image 6

La porte, lieu de passage par excellence, apparaît comme un lieu où la rencontre est ratée, lieu où les corps se frôlent sans se regarder, se gênent en se croisant. La porte encadre le mouvement de deux êtres qui vont dans des directions opposées. Partagées en trois cadres verticaux, l’image enferme et sépare chacun des deux personnages dans un décor différent, en même temps qu’elle pose comme partie du décor une paroi vide. Nous reviendrons sur ce tiers vide.

Plus tard dans la scène, nouveau lieu de passage, constitué par deux parois, où les personnages se croisent encore, évitant de se regarder et séparés graphiquement par la verticale noire de l’encadrement de la fenêtre. Enfin, lorsque Monica Viti a saisi son sac et s’apprête à quitter le lieu, nouvelle verticale, constituée par l’encadrement de la porte qui sépare à nouveau les personnages.

Le tiers vide ou l’abstraction du décor

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décor,l’éclipse, antioni, le tiers vide-00:07:20, image 7

Elément constitutif du cadre opéré par la caméra, autant qu’élément de décor, rendu abstrait, ce troisième tiers marque la présence  du vide, oxymore de la mise en scène d’Antonioni, qui dénonce l’incomplétude de l’image autant que celle des personnages, la vacuité du décor théâtralisant celle des personnages.(cf. ci-dessus, images 2,3,6,7 et ci-dessous, image 8, à l’extérieur).

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décor,l’éclipse, antonioni, le tiers vide-00:16:24, image 8

 

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décor,l’éclipse, antonioni, objet-obstacle-00:11:32

Mais ce tiers vide —qui occupe dans l’image de droite presque la moitié de l’image — masse en gros plan difficilement identifiable  (il s’agit en fait de l’abat-jour d’une lampe) et dès lors abstraite et en quelque sorte sans contenu, peut également servir à dissimuler le personnage, englouti par le décor.

 L’objet accessoire  symbolique ou métonymique

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décor,l’éclipse,antonioni,objet -00:09:07

Gros plan sur un porte-photos vide, endommagé et renversé, qui symbolise l’absence de souvenirs, l’absence d’image, dématérialisant le passé des personnages.

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décor, l’éclipse, antonioni,objet mimétique-00:12:13, image 12

De même, représentant métaphoriquement la rupture du couple, un cendrier brisé gît entre les deux corps des personnages.

Puis lors de leur dernière rencontre, la grille, et le portail que Vittorio vient de fermer, marquent la frontière entre leurs deux mondes maintenant totalement séparés par un grillage fermé.

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décors,l’éclipse, antonioni,grille -00:16:49

Les lieux sont donc autant de cadres dans lesquels évoluent les personnages mais également autant de cadrages que le réalisateur effectue dans le décor. C’est pourquoi, en guise de fin,  je rendrai  hommage au chef décorateur : Piero Poletto.

5 réflexions sur “ Du décor dans L’éclipse de Michelangelo Antonioni ”

  1. Merci pour ton article sur l’Eclipse. C’est une étude remarquable des plans sélectionnés que j’apprécie d’autant plus que j’aime beaucoup Monica Vitti, une de mes actrices italiennes préférées. Tu me donnes envie de revoir le film.

  2. Je consulte votre site depuis quelques mois avec plaisir.

    Cet article est un régal, et j’espère que cette approche cinématographique du design d’intérieur se prolonge dans vos futurs billets!

    Meilleures salutations et bonne continuation.

  3. Passionnant ! Je ne regarderai plus un film de la même façon. Au lieu de me plonger dans l’histoire ou de m’identifier passivement aux personnages, je penserai désormais à prendre ce petit recul nécessaire pour apprécier aussi la construction de l’oeuvre.

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