Frank Gehry, expostion centre Pompidou, Vitra design Museum©catherinevernet-

Frank Gehry au centre Pompidou : spectaculaire et complexe

Le 27 octobre 2014 est inaugurée dans le bois de Boulogne la Fondation Louis Vuitton, dédiée à l’art contemporain, l’architecte : Frank Gehry ; en parallèle, l’exposition monographique du centre Pompidou.

F Gehry, american center
F Gehry, american center

Déjà en 1991 avait été programmée une exposition sur celui qui livrait alors ses premiers bâtiments à l’Europe : Le Vitra Design Museum, près de Bâle, puis l’American Center à Paris, qui accueille aujourd’hui la Cinémathèque française.

L’exposition se partage en 6 espaces qui décomposent de manière chronologique et conceptuelle l’œuvre de l’architecte déconstructiviste. Depuis les années soixante et ses premières expérimentations à Los Angeles jusqu’aux bâtiments les plus récents. Dans chaque espace, sept à douze projets, illustrés par des croquis, des plans, des maquettes 3D, des petits films.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,©catherinevernet-1
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,©catherinevernet-1

En amont et à la fin de la visite, deux films en projection, celui de Sydney Pollack réalisé en 2006 et une interview plus récente. Le visiteur en a plein les yeux et la tête : l’exposition est passionnante et dense.

Quelques heures tout de même pour pénétrer dans l’univers formel, dans l’esthétique et les méthodes de conception de l’architecte visionnaire. Je m’y suis prise à trois fois, ravie de me promener et de m’arrêter devant des maquettes judicieusement exposées, des textes lisibles et instructifs, des croquis à hauteur d’yeux (cela m’a agréablement changé  des textes difficiles à déchiffrer de Marcel Duchamp, au quatrième étage, dans des vitrines à hauteur de mal de dos ! ) Me voici enchantée de penser que j’en sais un petit peu plus après qu’avant la visite. Parce que, il faut l’avouer, Frank Gehry, c’est quand même un peu compliqué. Notre regard en sait plus et s’étonne moins que notre tête, parce que tout le monde connaît déjà certains bâtiments de l’architecte, Bilbao ou le Vitra Museum,

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,©catherinevernet-
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,Bilbao©catherinevernet-

pour en citer deux, mais qu’au fond notre esprit, le mien en tout cas, n’a pas vraiment réfléchi aux règles fondatrices de cette nouvelle grammaire architecturale. Je réclame donc l’indulgence du lecteur et ne parlerai que de ce que je crois avoir compris.

Elémentarisation/segmentation 1965-1980

Frank Gehry crée son agence à Santa Monica, Californie, en 1962.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,davis studio, ©catherinevernet-3
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,Davis studio, ©catherinevernet-3

Davis Studio (1968-1972) : sorte de cube habillé de tôle d’acier ondulé construit selon une perspective à deux points de fuite.

La Gemini G.E.L. Gallery (1976-1979)  ou la Familian Residence sont des constructions à ossature bois dont certaines parties apparaissent ponctuellement derrière des baies vitrées ou les verrières de toiture donnant à l’ensemble un air de bâtiment en construction.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,familian residence©catherinevernet-
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,familian residence©catherinevernet-

Le choix de matériaux industriels et économiques

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,Familian Residence©catherinevernet-
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,Familian Residence©catherinevernet-

(grillages galvanisés, tôle, stuc, carton et bitume) et le détournement des modes de construction traditionnelle en bois initient la formation d’un nouveau langage architectural.

La Gunther résidence (1978) ­— non réalisée — est un assemblage irrégulier de boîtes prolongées par des terrasses et balcons dotés de pare-soleil en grillage d’acier habituellement utilisé en clôture, alors que dans la Wagner Residence, les deux chambres se détachent du volume principal. Les bâtiments sont une composition d’éléments fragmentés mais encore reliés.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,Wagner Residence©catherinevernet-6
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,Wagner Residence©catherinevernet-6

Avec la Gehry résidence, il y a une profonde rupture du langage architectural.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,gehry residence©catherinevernet-
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,gehry residence©catherinevernet-

Tout au long des années 70, Gehry reste fasciné par l’esthétique de construction pavillonnaire économique. Véritable manifeste esthétique de son auteur à cette époque, la Ghery House est la transformation que l’architecte a faite d’une maison existante pour son usage personnel.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,gehry residence©catherinevernet-
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,gehry residence©catherinevernet-

On y retrouve ce qui caractérise la première période de l’architecte, d’une part, l’emploi de matériaux pauvres : ossature bois, tôle ondulée, grillage métallique, contreplaqué brut, typique des chantiers de construction et d’autre part, la déstructuration des géométries élémentaires du bâtiment, la discontinuité entre murs et toiture, les relations entre espace ouvert et espace fermé.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,©catherinevernet-
Frank Gehry, gehry résidence, axonométrie©catherinevernet-

 

Composition — assemblage (1980-1990)

Indiana Avenue House (1979-1981)

Trois volumes distincts légèrement écartés, habillés d’un bardage différent (asphalte, contreplaqué et stuc) sur lesquels l’architecte procède à un travail d’incision et de soustraction de la matière.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,Indiana avenue House©catherinevernet-
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,Indiana avenue House©catherinevernet-

House for a filmmaker(1979-1981)

L’autonomie des éléments y est totale, chacun se dresse seul.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,House of a filmmaker©catherinevernet
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,House of a filmmaker ©catherinevernet

 

Wosk Residence (1981-1984)

A nouveau, un travail de soustraction et d’incision de la matière révèle en façade les différenciations programmatiques : le carrelage bleu correspond à la salle de séjour, la tôle ondulée au studio et le marbre noir correspond à l’escalier.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,Wosk Residence©catherinevernet-
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,Wosk Residence
©catherinevernet-

Winton Guest House (1982-1987)

Comme la définit Gehry lui-même, il s’agit là d’une nature morte à la « Morandi » , collection de formes abstraites, simple et compactes. Là également, un choix de matériaux différents pour chaque volume.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,Winston guest house©catherinevernet-
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,Winston guest house©catherinevernet-

La dissémination des éléments, la fracturation d’une maison en cellules, la fragmentation de l’espace domestique semblent être le fil conducteur des projets de cette période.

Morandi, nature morte, 1956 ©lecabinetdel’amateur.wordpress.com
Morandi, nature morte, 1956 ©lecabinetdel’amateur.wordpress.com

Il n’y a pas un carré ou un rectangle divisé en x parties, mais x éléments, aux géométries diverses et colorées, qui apparaissent comme des entités distinctes et cependant constitutives d’un tout. Il s’agit moins de diviser ou de disperser, que de séparer pour mettre à jour des liens, intensifier les espaces en creux, signifier les espaces négatifs. L’architecture se fait jeu entre les espaces aussi bien que dans chacun d’eux.

Fusion — Interaction (1990-2000)

Formes fluides et organiques, surfaces courbes, et accumulations de volumes souvent incurvés semblent caractériser cette période.

Frederick R. Weisman Art and teaching Museum (1990-1993, 2009-2011)

Les façades sont distinguées dans deux espaces : l’un parallélépipédique en briques ;  l’autre, plus tourmenté, inspiré par les sculptures en acier d’Ellsworth Kelly en acier inoxydable.

Ellsworth Kelly
Ellsworth Kelly©Chang WLee/The New York Times
Frank Gehry, expostion centre Pompidou, Frederick R. Weisman Art and teaching Museum©catherinevernet-
Frank Gehry, expostion centre Pompidou, Frederick R. Weisman Art and teaching Museum©catherinevernet-

Le traitement différencié des surfaces permet de distinguer la morphologie de chaque volume.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,Frederick R. Weisman Art and teaching Museum©catherinevernet-
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,Frederick R. Weisman Art and teaching Museum©catherinevernet-

 

Il en va de même pour  le Vitra Design Museum.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou, Vitra design Museum©catherinevernet-
Frank Gehry, expostion centre Pompidou, Vitra design Museum©catherinevernet-

Tension — Conflit (1990-2000)

L’architecte use des effets de faille, de choc, voir même de conflit entre les différents volumes d’un bâtiment. Son travail sur les espaces intersticiels combine les effets de tension et d’attraction.

Walt Disney Hall (1989-2003)

Bâtiment divisé en unités autonomes, cependant unifiées par un même matériau. Voiles d’acier concaves ou convexes.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou, Walt Disney hall©catherinevernet-
Frank Gehry, expostion centre Pompidou, Walt Disney hall©catherinevernet-

National-Neederland Building (1992-1996)

Il cherche cependant parfois à reconstruire des équilibres. Deux corps de bâtiment surnommés Ginger et Fred ou encore la « maison dansante » ne font plus qu’un dans le mouvement. D’abord carrées, les tours évoluent au fur et à mesure des maquettes, se tordent, s’inclinent et aboutissent à deux structures bien distinctes : l’une féminine et courbe, en verre, l’autre masculine et droite, en béton ; représentant, selon Gehry, l’image d’un couple en train de danser.

frank gehry,National-nederlanden Building ©Thomas Ringrot
frank gehry,National-nederlanden Building ©Thomas Ringrot

MARTa Herford Museum (1998-2005)

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,MARTa Herford Museum©catherinevernet-
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,MARTa Herford Museum©catherinevernet-

Conçu pour promouvoir l’art, l’histoire et les savoir-faire locaux de la ville de Herford, en Allemagne, en l’occurrence l’industrie du meuble et du textile, le bâtiment a été édifié en combinant deux logiques, celles de boîtes s’apparentant à des meubles et celle de textiles souples délicatement posés. C’est de cette tension entre le droit et la courbe, le dur et le souple que décline le MARTa Herford Museum.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,MARTa Herford Museum©catherinevernet-
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,MARTa Herford Museum©catherinevernet-

Continuité — Flux (2000-2010)

Frank Gehry explore de nouvelles formes spatiales nées de la continuité des enveloppes. Les jeux géométriques sur celles-ci poussent aux limites la disparition même des notions de façades et de verticalité. La flexibilité donnée par l’emploi de la simulation numérique permet de fusionner la structure constructive du bâtiment avec son enveloppe.

Cleveland Clinic Lou Ruvo Center (2005-2010)

Centre consacré à la détection et au traitement des maladies du cerveau, le bâtiment est une métaphore des deux hémisphères du cerveau qui s’organise en deux ailes nettement différenciées qui s’interpénètrent grâce à une cour à ciel ouvert : au nord, un centre de recherche regroupant bureaux, laboratoires et chambres ; au sud, un espace événementiel, une bibliothèque et petit musée.

frank gehry,Cleveland Clinic Lou Ruvo Center
frank gehry,Cleveland Clinic Lou Ruvo Center

Au nord, un empilement irrégulier de volumes cubiques et au sud, d’autres volumes couvert d’une enveloppe virevoltante en acier inoxydable qui semble s’effondrer, ou s’élever, percée de 199 fenêtres. L’opposition des deux parties renvoie aux dichotomies ordre et chaos, raison et déraison. (Personnellement, j’aurais mis ce bâtiment dans la section tension-conflit, mais bon, je ne comprends pas tout).

Quanzhou, Chine, (2012)

Etape sur la route maritime de la soie, la ville de Quanzhou restructure son ancien quartier industriel et fait le projet d’un musée d’art contemporain.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou, Quanzhou©catherinevernet-25
Frank Gehry, expostion centre Pompidou, Quanzhou©catherinevernet-

Puisant la logique formelle de son inspiration dans la nature avoisinante, Gehry donne aux façades de son bâtiment les ondulations de la mer et le verre semble s’écouler de l’édifice comme les nombreuses rivières qui affluent des montagnes environnantes. Le rouge de l’enveloppe de titane renvoie à la fois aux briques traditionnelles et à la fleur symbolique de Quanzhou.

 

Singularité — Unité (2010-2015)

Dans cette période, les bâtiments semblent entrer en mouvement, construits comme la syncope des multiples regards que l’on peu porter sur elles et se confondent avec l’unité du bâtiment.

Si le Sonderberg Kunsthall (2010 – ) utilise à nouveau le drapé, dont Gehry voulait qu’il rappelât le mouvement des figures des moines sur les tombeaux sculptés par Claus Sluter à Dijon,

 l’Üstra Office Building (2003-2007)

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,Üstra Office Building©catherinevernet-
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,Üstra Office Building©catherinevernet-

est un simple parallélépidède soumis à une torsion. La compacité de l’ensemble tranche avec nombre des projets contemporains de l’architecte.

Le 8 Spruce Street travaille sur les modulations de surfaces et les courbures des bandes d’aluminium anodisé qui composent le rideau jouent avec la lumière changeante qui anime la surface.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,8 Spruce Street©catherinevernet-
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,8 Spruce Street©catherinevernet-

La fondation Louis Vuitton ( 2005 -2014) : Dès les années 90, Bernard Arnaud, président du groupe LVMH, envisage de créer une fondation dédiée à l’art contemporain. Pour ce nouveau projet, il envisage un bâtiment où le verre soit prépondérant et une image qui évoquerait celle d’un navire. Le résultat se compose de blocs parallélépipédiques, volumes pleins, alternés avec des espaces intersticiels, recouverts d’une enveloppe de verre composées de douze grandes voiles courbées de façon différenciée.

Frank Gehry, expostion centre Pompidou,fondation Louis Vuiton©catherinevernet-20
Frank Gehry, expostion centre Pompidou,fondation Louis Vuiton©catherinevernet-20

Mes réflexions après la visite 

J’ai adoré les croquis caractérisés par une seule ligne qui semble s’emmêler, construisant moins des formes identifiables qu’elle ne distribue des éléments dans l’espace, et les maquettes, remarquablement exposées, qui allient variété de matériaux et jeux dans l’espace. Une question : quoique stupéfiantes de beauté,  clinquante tout de même, ces créations ne sont-elles pas un peu formalistes, particulièrement dans les derniers temps, même si les recherches en urbanisme et la préoccupation sociale ont ponctué son travail et que chacun de ces bâtiments s’inscrit et dialogue avec le site qui l’entoure. J’y vois une imagination débridée, une expérimentation passionnante, une recherche sincère et des trouvailles géniales, mais une démesure et une extériorisation des effets qui manque tout de même un peu de simplicité et d’intériorité. Mes préférences iraient vers les années 80, où les bâtiments sont moins sculpturaux, mais témoignent plus d’une recherche sur l’espace et ses significations. Mais peut-être est-ce mon regard d’amatrice qui a glissé sur les surfaces spectaculaires sans en pénétrer les intentions profondes et mon esprit rationnel qui ne peut s’empêcher de préférer les droites aux courbes, même si l’opposition des unes aux autres dans un même bâtiment offre un contraste souvent saisissant.

A voir absolument de toute façon !

 

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