Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-35

Jérôme Zonder à la Maison Rouge : sédimentation et atomisation

Présentée à la Maison Rouge de février à mai 2015, l’exposition Fatum réunit pour la première fois à Paris un ensemble très important d’oeuvres de l’artiste Jérôme Zonder.

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-55
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-55

Exposition labyrinthe que celle de Maison Rouge , où Jérôme Zonder invite le spectateur à déambuler à l’intérieur même du dessin, qui dépasse les cadres et investit murs et sol. Parcours du corps et du regard qui s’égarent et tatonnent même dans le noir d’un couloir .

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-1-2
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-1-2

Virtuose, Jérome Zonder l’est, sans conteste, et à plus d’un titre, et il convient de le souligner dans ce monde de l’art contemporain qui néglige parfois la bien-facture.

A ce savoir-faire s’ajoute sa vision du monde, et le regard  de Jérome Zonder est sombre, très sombre. Regard sur des événements historiques : la Shoah, Hiroshima, le Rwanda ; regard sur le monde de l’enfance, sur les adolescents, sur leurs visages, leurs corps, sur leur yeux ; regard sur notre culture visuelle aussi, puisque, au fil du parcours, on reconnaît des images photographiques qui ont marqué le XXème siècle, des images télévisuelles aussi, des images qui nous rappellent on ne sait plus quel film, mais on les sait filmiques, des images de BD et de dessins animés, des images de tableaux qui ont jalonné l’histoire de l’art; regard enfin sur les pratiques du dessin.

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-6
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-6
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-3-2
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-3-2

Voir et regarder ce que Jérôme Zonder nous assène à traits de graphite ou de fusain, c’est réfléchir aux images que nous laisse le monde que nous avons fabriqué, c’est réfléchir aux images que nous avons fabriquées du monde ; c’est se poser comme témoin du monde et comme témoin de ses représentations. Etre témoin, c’est faire face, et c’est bien de face qu’il s’agit dans cette exposition, le face à face des protagonistes, le face à face de leurs corps ou leurs corps à corps, le face à face entre nous et les images, entre nous et les personnages de Jérôme Zonder, le face à face entre le dessinateur et ses personnages, que ceux-ci appartiennent à sa propre histoire, à celle de l’art —à travers les oeuvres de Munch (à gauche), Dix, Ensor, Bouts (à droite), Bacon — ou à la grande Histoire.

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-1
Jérôme Zonder, ©catherinevernet-1

Pour autant cependant que ce face à face soit possible. Car les faces de Zonder sont torturées, comme celle de Dorian Gray à la fin de l’histoire, qui reflète ses vices et les maux de l’humanité, comme si toutes les faces de la violence dessinées par Jérôme Zonder étaient le pendant du portrait de Dorian, mais sans le miroir. Effacement de la face sous la violence, face à face devenu impossible.

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-25
Maison rouge, Jérôme Zonder,Dorian ©catherinevernet-25

 Le dessinateur polygraphe virtuose.

Nous avons parlé de virtuosité. Oui, Monsieur Zonder dessine remarquablement bien, mais plus encore il dessine de manières différentes et c’est ce mélange des styles qui est en quelque sorte sa marque de fabrique. Différentes écritures se mêlent non seulement dans l’ensemble de l’exposition, mais aussi à l’intérieur de chaque dessin. Il adoptera ainsi un trait enfantin, ou un crayon précis et microscopique ou encore un crayon plus impressionniste, matiériste,  fait de touches légères aux doigts.

 

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-15
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-15

A ces différents registres ou régimes graphiques appartenant au dessin,  s’ajoute l’apparence d’ une peinture ou d’une photographie. Si certaines œuvres s’appréhendent immédiatement comme dessins, d’autres apparaissent composées de photos et de dessins, d’autres comme des peintures — parfois impressionnistes, parfois hyperréalistes, d’autres comme de vieilles photographies.

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-21
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-21
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-21
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-21

Cette pluralité de dessin n’est pas anodine, elle peut souligner l’interpénétration entre visages d’adultes et corps d’enfant, visages d’enfant et visages d’adulte, visages d’enfants et corps d’adultes. Marque de  continuité entre les générations, symbole de l’héritage transmis de génération à génération, il est à ce propos intéressant de noter que les lunettes font le lien entre les deux générations dans le dessin à droite : c’est bien l’accessoire de la vision qui fait la liaison entre l’enfant et l’adulte. C’est le regard qui est l’objet de passage, le moyen de la transmission, tout autant que l’image traverse le temps.

Par ailleurs, cette pluralité de styles interrompt notre lecture de l’image, ou plutôt la modifie, nous forçant à nous arrêter, comme nous le verrons plus tard. Enfin, cette polygraphie décline la culture visuelle de l’humanité autant qu’elle emprunte aux différents régimes  du dessin. En ce sens l’oeuvre de Jérôme Zonder est autant un processus de sédimentation des représentations qu’une machine de démembrement de la vision.

 Les portraits et les masques

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-33-2
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-33-2

Plusieurs séries de portraits ou portraits isolés jalonnent l’exposition. Nous les prendrons dans un ordre qui n’a rien de rationnel  et ne correspond pas à celui de l’exposition. L’adolescent ou l’enfant, nous l’avons dit, est au coeur des dessins de Jérôme Zonder.

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-36-2
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-36-2

Une joue maussade et des mains qui pleurent. Le premier  enfant nous adresse un regard d’une infinie tristesse, la seconde ne veut plus regarder.

La série d’adolescents, dessinée en 2014 alors que le siècle a quatorze ans, présente une palette d’une grande  douceur. Les yeux sont baissés, se dérobent au spectateur comme à l’artiste, regardent hors-champ et présentent un visage anonyme qui échappe au dessinateur et à la singularité. Comme pour illustrer la pensée du philosophe Emmanuel Levinas selon laquelle autrui est ce qui nous échappe, ce qui se dérobe, ce qui ne peut nous appartenir et constitue de fait une des expériences de la transcendance, les visages de l’adolescence sont insaisissables, regards détournés et fronts monolithiques offrent leur beauté irréductiblement distante.

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-61-2
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-61-2

Mais le visage est aussi pluriel chez Jérôme Zonder. En atteste la série de portraits saisissante où la face n’est qu’un masque troué au niveau des yeux, image récurrente dans l’oeuvre de Zonder. L’on y voit aussi des mains agresser une bouche, reprenant un sujet d’un dessin intitulé « Les Fruits de Mac Carthy », série qui par ailleurs éventre des cerveaux et ravage des visages.

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-3
Maison rouge, Jérôme Zonder, les fruits de Mac Carthy©catherinevernet-3

Défiguration.Telle tête est partagée en deux par un magma informe. Tel autre présente trois  registres graphiques pour un visage  à l’œil écarquillé et à la bouche aux dents irrégulières. Visages torturés, masqués et déformés, la face de l’homo sapiens n’est plus la même.

Jeux d’enfants

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-38
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-38
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-45
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-45

Terrible série que celle-ci. Jeux cruels, simulacres de tragédies, mises en scènes de la violence. « Jeux d’enfants »  disperse les indices de sa facticité : les mains du garçon ne sont pas liées, la corde est par terre, les deux fillettes rient aux éclats, l’une d’elle porte un masque — nous sommes dans la comédie, dans le carnaval. Voilà pour le jeu. L’enfance est symbolisée par les références à la bande dessinée ou au dessin animé : un album de Picsou traîne sur le sol, un poster de la Belle, celle du clochard, plante le décor.  Mais cela grince tout de même : un magazine pornographique est grand ouvert, les deux fillettes ont des mains et des pieds démesurés, les poignets du garçon ont les veines d’un bras d’homme. Jeux de massacre, membres d’adultes et têtes pas très enfantines. Quant au jeu, c’est celui de l’égorgement, de la décapitation, du meurtre à l’arme blanche. On ne joue plus au docteur ou à la maîtresse d’école : le jeu, c’est la torture du corps, la mise à mort, avec un couteau de boucher mis en évidence par un traitement graphique qui flirte avec l’hyperréalisme. Jeux de mains, jeux de vilains.

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-27-2
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-27-2

Le deuxième jeu n’est pas plus serein, malgré une première apparence de quiétude familiale conventionnelle. Une fillette dessine par terre à côté de ce que l’on pense être un amoncellement de jouets, tandis qu’une autre, affublée d’un masque souriant, assise sur un lit, berce une poupée. Un garçon dans le fond de l’image, se tient debout  les bras ballants.

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-29
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-29

Mais le chemin confortable de notre grille de lecture est très vite détourné. La fillette porte un brassard à la croix gammée, une paire de ciseaux traîne dangereusement sur le sol. Si le dessin  de la fillette aligne une série de maisons malhabilement tracées, images icôniques du dessin enfantin, il fait surgir une main qui appelle au secours, noyée dans le blanc de la page, quant à la main de la fille elle, trace une croix gammée (à l’envers). Dans le fond , un arbre à pendus.

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-17 copie
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-17 copie

Puis ce dessin-amoncellement se transforme de droite à gauche, passant de la 2D à la 3D, en une énumération d’images qui puisent dans la culture visuelle de l’humanité. On y voit tour à tour un détail des corps amoncelés d’un enfer pictural : un personnage de film gore, la cassette d’or de l’oncle Picsou, une fellation pornographique, une canette de coca, un détail de street art ou de BD underground, et la liste n’est pas exhaustive.

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-28
Maison rouge, Jérôme Zonder, détail©catherinevernet-28

La seconde berce une poupée démembrée et sans tête en même temps qu’elle tient une kalachnikov de son bras droit poilu et résolument masculin. En lieu et place de la tête de la poupée, deux faces — celle d’une femme figée dans un rictus de douleur et celle d’un personnage du cartoon Bambi souriant —  pour deux registres graphiques, celui de la BD celui du  photoréalisme.

Notons à ce propos que la face déchirée, la face béante, la face double est un thème récurrent chez Jérôme Zonder. Déchirure du corps, démembrement, béance dans laquelle nous entrons par le biais de la dualité des registres graphiques, qui scinde l’image, syncope notre vision et contraint notre regard à s’arrêter, l’empêchant de glisser confortablement sur la ligne continue du dessin, nous forçant en quelque sorte à reconstituer mentalement le corps, à panser autant qu’à penser.

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-16
Maison rouge, Jérôme Zonder, détail©catherinevernet-16

Le personnage masculin aux bras ballants porte également un brassard nazi et tient à la main une prise électrique rappelant insidieusement une torture propre au XXème siècle. Son visage, issu de l’univers filmique gore est composé d’une bouche monstrueuse aux crocs démesurés, porte ouverte sur l’enfer du charnier de sa tête composée d’un amoncellement de corps,tandis qu’une autre prise électrique lui tient lieu de nez (humanité branchée, agie ?). Une affiche de Bambi  fait pendant à un portrait du Che sur les murs de la pièce.

les « chairs grises » de l’Histoire

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-19
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-19

Tel est le titre donné par Jérôme Zonder aux dessins inspirés des quatre photographies prises dans les camps d’extermination du IIIème Reich par le Juif grec Alex, membre du Sonderkommando d’Auschwitz -Birkenau. Inspirés également d’autres photographies.

Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-42-2
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-42-2
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-18
Maison rouge, Jérôme Zonder, ©catherinevernet-18

Dessinées au doigts avec de la poudre de graphite, ces « Chaires grises » suivent scrupuleusement l’agrandissement de la photographie originelle.

Nous laissons la parole à Jérôme Zonder pour s’exprimer à leur sujet : Je pense à Primo Levi qui évoque cette zone grise, zone estompée et néanmoins tenace dans la mémoire, zone qui continue à faire mal comme une écharde. C’est précisément ce qui nourrit mon travail depuis le début. La zone grise est un lieu générique où se construit le dessin. En termes très concrets, je pense aussi au gris du graphite et du fusain. En effet, cette zone est celle de mes « chairs grises », des dessins réalisées avec mes empreintes, à partir des images rescapées des camps de concentration.(…) C’est la première fois que je montre de façon aussi ostentatoire le rapport que j’entretiens avec l’Histoire, sa mémoire et la façon dont je voudrais faire ressentir l’héritage de cette mémoire, la menace dont elle est porteuse et dont elle est le véhicule. Il y a quelque chose de l’ordre de la violence dans la zone grise, dans son indétermination : cette zone grise c’est l’inquiétude de mon dessin. (entretien avec Léa Bismuth, 2014)

Anthropologie de la violence,  l’exposition est une autopsie violente.

« C’est une mythologie de l’horreur qui s’est construite au fil de l’histoire, et je crois qu’elle n’est pas encore acceptée ni bien comprise; elle se fonde pourtant  et malgré nous sur les traces du passé. La Shoah, Hiroshima, le Rwanda… Ces trois événements d’égale importance interrogent ce moment limite que nous avons atteint dans l’histoire du corps de l’homme et qui constitue le noeud de mon travail. Ce n’est pas sans effet sur l’histoire des représentations, car après la destruction totale, l’homme a littéralement perdu la face.(…) Comment après la sidération de l’ « inimaginable », représenter le visage ?  » ( entretien avec Nathan Rera, 2015)

Jérôme Zonder nous confronte à la question du comment regarder  ou à celle de ne pas regarder. Car autant le dire d’emblée, cette exposition fait souffrir, elle est insoutenable, in-regardable en quelque sorte, ou plutôt regardable en hiatus. J’en suis sortie avec un autre regard, de ces regards que l’on a après un choc esthétique : un regard ébranlé,autopsié et atomisé, mais au spectre plus  large.

La Maison Rouge
19 février-10 mai 2015
 Horaires : du mercredi au dimanche de 11h à 19h ; nocturne le jeudi jusqu’à 21h.

 

 

 

Une réflexion sur “ Jérôme Zonder à la Maison Rouge : sédimentation et atomisation ”

  1. Un génie du dessin!, je suis toujours admirative et admiratrice de cet dessinateur!!!

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