Art-Brut-maison-rouge-Kunizo-Matsumoto©catherinevernet

L’art brut à la Maison Rouge : la collection de Bruno Decharme

La Maison Rouge à Paris expose du 18 octobre 2014  au 18 janvier 2015 la collection d’art brut de Bruno Decharme. Depuis plus de trente ans celui-ci assemble sa collection qui compte aujourd’hui près de 3500 pièces, soient 300 artistes, du milieu du XIXème siècle à nos jours et constitue ainsi la plus importante collection d’art brut au monde. L’exposition réunit une sélection d’environ 400 œuvres de 200 artistes, dessinant un parcours fractionné en différents regroupements, constituant 12 étapes, parfois thématiques, parfois formelles, allant du chaos originel  au savoir supérieur dont certains se sentent investis. Je ne suivrai pas ce classement dans cet article qui présente plutôt des oeuvres qui m’ont marquée et poursuivie  à la sortie de l’exposition. Et qui résonnent encore …

Au premier regard, ce qui frappe le visiteur est l’unité qui relie les  œuvres d’un même créateur entre elles, déterminant ainsi pour chaque artiste un langage qui lui est propre.

La répétition

Certaines oeuvres, répétitives, montrent une obsession patiente et minutieuse dans le trait ou le signe. Ainsi, Kunizo Matsumoto, qui ne sait ni lire ni écrire, aligne et superpose quelques idéogrammes qui, jour après jour, remplissent page après page.

 

Dan Miller, avec sa machine à écrire, liste quelques mots selon un rythme variable,

Art Brut, maison rouge,©catherinevernet-
Art Brut, maison rouge,©catherinevernet-1

ou déroule un rouleau de papier calque qu’il remplit inlassablement de gribouillis dans lesquels se distinguent parfois des lettres ou des mots tronqués.

Art Brut, maison rouge,Dan miller, détail©catherinevernet-1-2
Art Brut, maison rouge,Dan miller, détail©catherinevernet-1-2
Art Brut, maison rouge,Dan Miller©catherinevernet-
Art Brut, maison rouge,Dan Miller©catherinevernet-
Art Brut, maison rouge,Dan Miller©catherinevernet-1
Art Brut, maison rouge,Dan Miller©catherinevernet-

Le noeud

Les sculptures de Franco Bellucci nouent, enroulent et immobilisent bébés et objets de récupération dans des entrelacs qui, certes, sont un moyen de fixation, mais qui semblent également enfermer l’objet sur lui-même dans un noeud gordien et inextricable: solitaire dans ses méandres, immobilisé dans son silence, attaché dans son désordre.

Judith Scott, quant à elle, noue, enlace, empaquette bouts de bois et baguettes de bambous jusqu’à faire disparaître la structure de la sculpture pour ne laisser apparents que les fils colorés de vieux écheveaux de laine.

Art Brut, maison rouge,Judith Scott©catherinevernet
Art Brut, maison rouge,Judith Scott©catherinevernet
Art Brut, maison rouge,judith Scott©catherinevernet-1-6
Art Brut, maison rouge,judith Scott©catherinevernet-1-6

Le discours ininterrompu

Art Brut, Harald Stoffers, 2013©catherinevernet-1
Art Brut, Harald Stoffers, 2013©catherinevernet-1

Dans les lettres qu’Harald Stoffers adresse à sa mère,  les mots  attachés suivent des lignes qui tombent vers le bas de la page dans un balbutiement sans halte, ni pause : discours ininterrompu maladroitement tracé par une main  qui pourtant a pris soin de ligner la page entière de traits fins, d’abord droits, puis courbes. La beauté graphique de l’ensemble est saisissante.

Art Brut, maison rouge, Harald Stoffers©catherinevernet-1
Art Brut, maison rouge, Harald Stoffers©catherinevernet-1

Le texte accompagne parfois l’image, comme chez Dwight Mackintosh.

Art Brut, Dwight Mackintosh, non daté©catherinevernet-2
Art Brut, Dwight Mackintosh, non daté©catherinevernet-2
Art Brut, Dwight Mackintosh, non daté©catherinevernet-3
Art Brut, Dwight Mackintosh, non daté©catherinevernet-3

Là encore, le discours ne s’interrompt qu’à la limite de la page, suivant même parfois son bord pour rejoindre le tracé du dessin : les mots et les images ne sont qu’un trait ininterrompu, tournoyant à la manière d’un gribouillis  qui finit par dessiner un visage, puis un second. Une chevelure hirsute cache presqu’entièrement, en grands traits de gouache grossièrement hachurés, la face du visage de gauche, qui ouvre une bouche noire et vide. Et ne voit pas. Le deuxième : un visage aux yeux de béance noire et  à la bouche close.

Le second dessin aligne quatre versions à la taille grandissante d’un même personnage, aux mêmes yeux noirs et à la même chevelure hirsute et longue, qui regarde vers la gauche de la page. Vers l’arrière donc. Le texte répète trois ou quatre mots difficilement identifiables de manière obsessionnelle sur une quinzaine de lignes, répondant en quelque sorte à la répétition du personnage.

Labyrinthes et béances

La représentation de l’humain, plus torturée, révèle failles et fractures psychiques, allant jusqu’au vide; labyrinthes tortueux ou visages assombris de traits noirs, surfaces rondes sans nez, bouche ou yeux.

Art Brut, Carlo Zinelli, vers 1969©catherinevernet-1
Art Brut, Carlo Zinelli, vers 1969©catherinevernet-1

Que penser des silhouettes à la tête évidée de Carlo Zinelli?

Art Brut, Dwight Mackintosh, non daté©catherinevernet-1
Art Brut, Dwight Mackintosh, non daté©catherinevernet-1

Du visage torturé de Dwight Mackintosh? Du faciès labyrinthique, presque radiographique, de Georgiana Houghton?

Art Brut, maison rouge,Georgianna Houghton©catherinevernet-1
Art Brut, maison rouge,Georgianna Houghton©catherinevernet-1

De la face triste et déformée d’Eugène Gabritschevsky qui se confond avec un ciel orageux?

Art Brut, Eugène Gabritschevsky, 1950©catherinevernet-1
Art Brut, Eugène Gabritschevsky, 1950©catherinevernet-1

Du personnage, sourire grinçant et yeux exorbités, immobilisé par les liens d’une toile d’araignée ? A moins que ce ne soit une camisole de force ? Du visage de Kazimierz Cycon qui, tel un mur borgne, semble crier sans voix ?

Art Brut, maison rouge,Jaime Fernandes©catherinevernet-1
Art Brut, maison rouge,Jaime Fernandes©catherinevernet-1
Art Brut, maison rouge,Kaziemierz Cycon©catherinevernet-1-3
Art Brut, maison rouge,Kaziemierz Cycon©catherinevernet-1-3

 

Les scénaristes d’une seule histoire

Certains, tels Hans-Jörg Georgi ou Henri Garder ont passé des dizaines d’années à raconter une seule histoire.

art brut, maison rouge, henry garder,©catherinevernet
art brut, maison rouge, henry garder,©catherinevernet
Art Brut, maison rouge,henri garder,détail©catherinevernet-1-2
Art Brut, maison rouge,henri garder,détail©catherinevernet-1-2

Placé dans une institution à quatre ans à la mort de sa mère, décédée en mettant au monde sa petite sœur, il s’en échappe à l’âge de 17 ans. On retrouve sa trace vingt ans plus tard, homme de ménage dans un hôpital, il vivait reclus dans sa chambre le reste du temps. A son entrée en maison de retraite, à 73 ans, on découvrit l’ensemble de ces tableaux narratifs qui racontent les aventures et malheurs de jeunes filles, les Vivian girls, nanties d’un zizi d’enfant, séquestrées, violées, torturées et finalement libérées par des créatures imaginaires aidées du capitaine Garder. L’ensemble de son oeuvre, phénoménale, constitue une saga de 15000 pages.

Art Brut, maison rouge,Henri Garder©catherinevernet-1 copie
Art Brut, maison rouge,Henri Garder©catherinevernet-1 copie

Le dessin  a été fabriqué à l’aide de figurines découpées, puis décalquées sur le dessin et coloriées en couleurs pastel.

Hans-Jörg Georgi a occupé sa vie à construire des avions avec du carton de récupération, d’abord en copiant des modèles existants, puis en créant ses propres prototypes, pour aboutir au « six étages », modèle complexe réunissant la cabine du docteur, celle du pilote, une discothèque, une salle à manger, une maison close, des cabines pour les passagers. Son but ? Sauver les habitants du monde. De quoi ? On ne le sait pas. On le voit (en haut à droite de l’image) chevauchant un avion et menant une escadrille on ne sait où.

Art Brut, maison rouge,Hans-Jörg Georgi _2_©catherinevernet-1
Art Brut, maison rouge,Hans-Jörg Georgi ©catherinevernet

 

Art Brut, maison rouge,Hans-Jörg Georgi©catherinevernet-1
Art Brut, maison rouge,Hans-Jörg Georgi©catherinevernet-1

Produites dans un cadre asilaire ou dans la solitude des villes et des campagnes, suite à un traumatisme ou sous l’effet d’une maladie psychique telle que la schizophrénie ou souffrant du syndrome d’Asperger, mais dans tous les cas en dehors des circuits institutionnels, les oeuvres échappent à la norme de la production artistique. Objets de recherches ou d’analyses pour les psychiatres, comme Hans Prinzhorn,  ou pour les écrivains, comme André Breton, ces oeuvres appartiennent à ce que Jean Dubuffet a théorisé sous le nom d’art brut ; déplaçant, le premier, ces productions vers le monde de l’art auxquelles elles n’étaient pas destinées de premier abord.

On s’interroge cependant sur la distinction établie par le terme de « brut » qui, finalement, groupe ces productions en fonction de l’absence de formation ou de culture artistique de leurs auteurs et non selon les éléments plastiques des  oeuvres qui, pour certaines,  pourraient s’inscrire dans les principaux mouvements du XXème siècle. Mais cela n’est peut-être pas si étrange. Si toutes ces oeuvres frappent tantôt par leur dextérité, tantôt par leur puissance, souvent par leur aboutissement, c’est aussi  toujours par quelque chose qui en elles est universel : l’exacerbation, tel un reflet amplifié et déformé, de nos propres interrogations, peurs et sentiments.

Je n’aime pas les blancs.
Je suis effrayé quand il y a un trou.
J’aime tout remplir, ne rien laisser vide…
Le dessin est une façon de boucher les trous dans la digue…
Ted Gerden

 

 

2 réflexions sur “ L’art brut à la Maison Rouge : la collection de Bruno Decharme ”

  1. Les productions d’« art brut » posent la question de ce qu’est l’art « non brut », l’art en général. Les motifs répétitifs de Matsumoto ou une des lettres de Stoffers (celle qui a ému Catherine) ne sont pas sans rappeler certaines œuvres de Klee, par exemple. Si la distinction entre les démarches – disons culturelles – des artistes « bruts » et les autres est pertinente d’un certain point de vue, reste la question du contenu ; supposons que nous ayons devant nous une œuvre de Klee et la lettre de Stoffers, supposons encore que nous ignorions quels en sont les auteurs ; dirions-nous d’emblée que celle-là est une production d’un artiste « tout court », celle-ci d’un artiste « brut » ?
    D’où la question du rapport entre ce que nous appelons « art » et les névroses, la psychose.
    *Arte a diffusé le dimanche 17 novembre à 17h30 une émission relativement intéressante consacrée au peintre norvégien Edvard Munch, souffrant, comme d’autres, (Van Gogh, de Staël… ) de troubles psychologiques profonds.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *