Milan design week 2015, Nendo, série pair©catherinevernet

Milan design week 2015 : Nendo et Branzi (partie 4)

Un moment de grâce : l’exposition Nendo. Un moment de gravité : l’exposition « Esthétique de la misère » par Andrea Branzi et Michele Lucchi. Deux mondes qui se sont heurtés dans le même après-midi, deux émotions.

La grâce de Nendo

D’abord une scènographie, puis du design. Scénographie paisible et grandiose, empreinte de sérénité, sur un fond de musique japonisante, dans un espace haut de plafond et d’une blancheur immaculée. L’ensemble des œuvres représente les 100 dernières créations de Nendo de 2014 à 2015. Au rez-de-chaussée, le mobilier créé pour Glas Italia ; au second, les autres créations du designer.

milan design week 2015, Nendo, Glas Italia 1.©catherinevernetjpg
milan design week 2015, Nendo, Glas Italia, brushstroke, ©catherinevernet

Vous pénétrez dans une immensité blanche pour d’abord apercevoir au fond de la pièce  une série de petites tables parfaitement alignées sur trois rangs dans une boîte blanche qui est à la taille des parois. Le ton est donné : répétition, rythme et infimes variations sur les couleurs pour des structures minimalistes.

Milan design week 2015, Nendo, brushstroke©catherinevernet
Milan design week 2015, Nendo, brushstroke©catherinevernet

Le nom donné, Brushstroke, explicite le procédé employé pour donner une apparence de bois ou de béton au verre mat : des coups de brosse.

milan design week 2015, Nendo, deep see, ©catherinevernet
milan design week 2015, Nendo, deep see, ©catherinevernet

A votre droite, une étagère, Deep Sea, dont les variations colorées du verre le plus clair au verre le plus sombre mime la profondeur de l’eau. Cette variation est obtenue en modifiant l’épaisseur du verre. L’écart entre les rayons augmente de + 1 à chaque intervalle. Un rythme, un dégradé de couleur, de la transparence.

Les tables basses Soft exposent leur douceur et leurs tons pastels dans des parallélépipèdes aux dimensions variables. Chaque face est constituée de 5 feuilles de verre dépoli. Les arrêtes de chacune d’elles sont laquées avec une couleur vive. Le résultat donne cette sensation d’extrême douceur produite par la dispersion de la couleur à travers le verre. Magique.

Milan design week 2015, Nendo, Soft©catherinevernet
Milan design week 2015, Nendo, Soft©catherinevernet
Milan design week 2015, Nendo, Slide©catherinevernet
Milan design week 2015, Nendo, Slide©catherinevernet
Milan design week 2015, Nendo,Slide, détail©catherinevernet
Milan design week 2015, Nendo,Slide, détail©catherinevernet

Collection d’étagères et de tables, la série Slide joue sur le décalage, en même temps qu’elle exploite la technologie du joint entre deux verres. Mélange de transparence et de noir mat pour un rayon qui semble flotter dans l’espace.

L’intérieur des tables Slide est laqué blanc pour éviter une masse noire et pour procurer une  transparence lumineuse au verre supérieur. Trompe-l’œil de la face supérieure du cube qui ne s’ouvre pas sur le vide.

Milan design week 2015, Nendo,Slide table©catherinevernet
Milan design week 2015, Nendo,Slide table©catherinevernet
Milan design week 2015, Nendo,Layers 1©catherinevernet
Milan design week 2015, Nendo,Layers 1©catherinevernet

Dégradé de couleurs en superposition pour la série Layers constituée de trois types de cabinets qui superposent des feuilles de verre mat dans la profondeur du meuble. Un film coloré est inséré entre deux plaques de verre, film qui peut produire une large palette de couleurs. Mais comme la couleur change à la chaleur, de nombreux essais ont dû être effectués avant d’obtenir la teinte désirée. Le résultat est  féérique.

Milan design week 2015, Nendo, série pair©catherinevernet
Milan design week 2015, Nendo, série pair©catherinevernet

Autre salle, autre travail, mais toujours dans la série et la variation.

Milan design week 2015, Nendo,Pair shelves©catherinevernet
Milan design week 2015, Nendo,Pair shelves©catherinevernet

La série Pair, composée de tables, de chaises et d’étagères, emboîte une plaque de verre transparent  brillant dans deux plaques en verre fumé mat opaque.

Milan design week 2015, Nendo,pair table©catherinevernet
Milan design week 2015, Nendo,pair table©catherinevernet

La jonction se fait sur les angles.

Milan design week 2015, Nendo,pair chairs©catherinevernet
Milan design week 2015, Nendo,pair chairs©catherinevernet

Chaque pièce modifie la taille de la plaque transparente de manière décroisssante : celle-ci finit par disparaître pour laisser la place à deux éléments entièrement noirs.

Ces meubles d’une indéniable beauté ont toutefois un inconvénient : exception faite des tables, ils ne peuvent être remplis au risque de dénaturer leur lignes, leur rythme et leur jeu de transparence. On peut les exposer pour le superbe travail du verre, mais guère les employer. Cela dit, pourquoi pas ?

Milan design week 2015, Nendo,Pair chair©catherinevernet
Milan design week 2015, Nendo,Pair chair©catherinevernet

 

 

Milan design week 2015, Nendo,fauteuil et sa structure©catherinevernet
Milan design week 2015, Nendo,fauteuil et sa structure©catherinevernet

D’autres créations dans le reste de l’exposition, notamment deux autres belles idées de scénographie au premier étage : l’une met en scène la structure du meuble, l’autre sa matière première. D’un côté chaque siège est présenté avec sa structure mise à nu en blanc; de l’autre, la matière du revêtement se déroule lyriquement jusqu’au plafond.

Milan design week 2015, Nendo,©catherinevernet
Milan design week 2015, Nendo,©catherinevernet

Pour d’autres créations de Nendo, voir ici.

Esthétique de la misère :

Cette exposition, initiée et dirigée par l’architecte et designer Andrea Branzi en collaboration avec Michele De Lucchi, autre maestro, a pour objet l’esthétique de la misère. Ce projet a été développé par les étudiants de la Faculté de design Polytechnique de Milan.

Milan design week 2015, esthétique de la misère, la cathédrale de la pauvreté©catherinevernet
Milan design week 2015, esthétique de la misère, la cathédrale de la pauvreté©catherinevernet

Les 16 réalisations  sont le résultat d’une recherche expérimentale et reflètent  l’environnement où vivent les pauvres d’Italie, de Géorgie, des favelas, mais pourraient s’étendre à d’autres pays : abris temporaires et bricolés, occupation de bâtiments aux splendeurs anciennes aujourd’hui désaffectés, interstices sous les routes et les ponts, ruines et masures de non fortune.

Milan design week 2015, esthétique de la misère,la cathédrale de la pauvreté, détail©catherinevernet
Milan design week 2015, esthétique de la misère,la cathédrale de la pauvreté, détail©catherinevernet

Objectif : montrer par un réalisme brutal et minutieux que la misère est,  et est miséreuse. Mais — et c’est ce qui frappe — qu’elle peut produire des résultats qui ont à voir avec l’esthétique. Dans la fièvre du design luxueux de la design week, un contraste et un constat empreints de gravité.

Dans l’ensemble de l’exposition, on est absolument frappé par la minutie d’exécution qui pousse les détails jusqu’à l’oeuvre d’art. Mais plus que cela, c’est aussi ce qu’évoque ce travail : l’existence de ceux qui ont bâti de tels  abris dans la « vraie » vie.

Dans l’exemple ci-dessus, la cathédrale de la pauvreté, des bouts d’étoffes diverses cousus de manière chaque fois différente, avec les moyens du bord, et qui racontent chacun l’histoire de leur origine, la  recherche et la collecte de ceux qui les ont patiemment cousus bout à bout pour créer un semblant d’abri. Histoire de temps, de patience, d’ingéniosité où la saleté et la déchirure créent des motifs d’une beauté saisissante. Créateurs : Caio Avino, Vera Fantinelli, Ilka Paulini, Cecilia Picello.

Milan design week 2015, esthétique de la misère,Kehr Tango©catherinevernet
Milan design week 2015, esthétique de la misère,Kehr Tango©catherinevernet
Milan design week 2015, esthétique de la misère,Kehr Tango, intérieur©catherinevernet
esthétique de la misère,Kehr Tango, intérieur©catherinevernet

Le projet Kehr Tango évoque une habitation encore plus sommaire où les matériaux sont cette fois variés. La construction plus aléatoire semble branlante, en équilibre aussi précaire que celui de ses habitants supposés. Malgré cela, l’intérieur exhibe des décorations. Créateurs : Pietro Algranti, Paolo Cassis, Violeta Ilic, Amine Lamine.

Milan design week 2015, esthétique de la misère,O'Vascio©catherinevernet
Milan design week 2015, esthétique de la misère,O’Vascio©catherinevernet

O’Vascio prend pour lieu une maison déjà construite, mais abandonnée et bancale, coupée en deux. Comme peuvent être présentées les maquettes architecturales, en coupe, mais aussi comme une tranche de non-vie, dont il ne reste que des murs aux papiers peints moisis, et où s’accumule une série de chaises dépareillées, probablement récupérées dans un besoin frénétique d’amasser, de ne pas jeter. Mais renversées, elles semblent marquer un lieu de passage plus que d’habitation.

Milan design week 2015, esthétique de la misère,o'vascio 2©catherinevernet
Milan design week 2015, esthétique de la misère,o’vascio 2©catherinevernet

D’ailleurs, leur présence dans la rue semble bien montrer cette indistinction entre l’intérieur et l’extérieur, de fait, la non existence d’un intérieur, impression renforcée par la multiplication des ouvertures. Béances de l’inhabitat. Du linge qui semble n’appartenir à personne sèche sous un soleil indifférent. Derrière, une vierge prie. Créateurs : Giovanni Avallone, Barbara Ciardello, Jelena Djakonovic, Antoine Mambrini

Milan design week 2015, esthétique de la misère,untitled©catherinevernet
esthétique de la misère,untitled©catherinevernet
Milan design week 2015, esthétique de la misère, untitled©catherinevernet
Milan design week 2015, esthétique de la misère, untitled©catherinevernet

Untitled décrit une situation interville et universelle : les logements sous les ponts. Une paillasse, une vieille valise et deux livres. De quoi dormir, de quoi bouger, et un peu de culture. Création : Beatrice Dell’Edera, Chiara Scagliotti, Ya Xiao, Lu Yin.

Milan design week 2015, esthétique de la misère,Esuli Voluntari©catherinevernet
Milan design week 2015, esthétique de la misère,Esuli Voluntari©catherinevernet

Métal grillagé et rouillé sous toutes ses formes pour Esuli Voluntari de Chenjie Cao, Camilla Coppola et Martina Fumagalli.

Milan design week 2015, esthétique de la misère,esuli volontari ©catherinevernet
Milan design week 2015, esthétique de la misère,esuli volontari ©catherinevernet

Un paquet fermé, un matelas roulé : le départ des exilés volontaires en Géorgie.

Milan design week 2015, esthétique de la misère, Opulence©catherinevernet
Milan design week 2015, esthétique de la misère, Opulence©catherinevernet

Opulence met en scène un luxe devenu inutile et inutilisé. Dorures vaines et piano silencieux. Fastes d’un passé révolu. De Zuzana Dambroska, Giullia Fossati, Martina Panzeri, Marco Siciliano.

Milan design week 2015,esthétique de la misère, na favela©catherinevernet
Milan design week 2015,esthétique de la misère, na favela©catherinevernet

Na Favela, de plastique et de bois ouvre sa porte aux visiteurs. Simplicité rudimentaire et essentielle, de l’habitat dont le but premier est d’offrir une protection contre l’extérieur. En plus, une chaise pour se reposer, une échelle pour réparer le toit, un chariot pour transporter.

milan design week 2015, esthétique de la misère, na favela 2 ©catherinevernet
milan design week 2015, esthétique de la misère, na favela 2 ©catherinevernet

A l’arrière : un simulacre d’éclairage pour une habitation sans électricité, un paquet ficelé. Créateurs : André Bombera, Eleanora Galavotti, Nathalia Moreira Lopes, Marco Orlandi.

milan design week 2015,esthétique de la misère,4 ©catherinevernet
milan design week 2015,esthétique de la misère,4 ©catherinevernet
milan design week 2015, esthétique de la misère,4 ©catherinevernet
milan design week 2015, esthétique de la misère,4 ©catherinevernet

Une dernière réalisation, dont j’ai malheureusement omis de noter la référence (que leurs auteurs m’en excusent), pour la variété des matériaux de construction : brique, ciment, carton, bois, tôle ondulée, plastique. Pour la complexité de la construction qui juxtapose sans ordre des pièces diverses en matériaux composites.

 

 

 

 

Si l’on devait définir les grandes lignes d’une esthétique de la pauvreté, on pourrait retenir comme éléments plastiques : un mélange de matériaux usés ; une composition souvent aléatoire et ouverte avec un accent sur la béance, l’inachevé et la destruction, la coupure, la déchirure, la fente, le désordre ; des motifs alliant  lignes brisées, froissements et accumulations ; des couleurs sombres ou vives, mais à la caractéristique commune de la saleté et de l’usure.

Et l’on ne peut s’empêcher de penser à des grandes tendances actuelles de la mode, du design et de l’art en général, comme en attestent les jeans déchirés , les peintures de Lucio Fontana par exemple, ou encore le meuble de Vincent Dubourg.

Arte Povera pour un arte dei poveri ? Art Pauvre, art des pauvres ? Si l’Arte Povera peut se définir, entre autres, comme un rejet de la société culturelle et une revendication d’indépendance par rapport au système économique, comme un mouvement qui privilégie le processus plus que le produit fini, qui se veut essentiellement nomade et  emploie comme matériau des objets de rebut ou des éléments naturels, alors les habitations de la misère appartiennent à l’Arte Povera. Mais la différence est dans l’intention : l’Arte Povera se voulait un acte politique en réaction au système du marché de l’art en Amérique dans les années 60 ; ici, l’exposition « considère la pauvreté comme une catégorie culturelle et historique de grande importance » et lui rend hommage en explicitant son esthétique et son art dans un geste volontaire au milieu du luxe du design actuel.

 

 

 

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