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Sigurdur Gustavsonn : structures plurielles et décomposition

Le travail contemporain de Sigurdur Gustavsonn interroge les rapports entre structure, matière, forme et fonction et revisite l’histoire du design en même temps qu’il offre une lecture plurielle.

Avertissement : les textes bleus  en italiques sont  extraits de la présentation que fait Sigurdur Gustavsonn de lui-même sur le site de Källemo, éditeur de la plupart de ses meubles. Le lecteur qui le souhaite peut se référer au texte original en anglais ici.

Sigurdur Gustavsonn, portrait 2011, ©DR
Sigurdur Gustavsonn, portrait 2011, ©DR

Né en 1962 à Akureyri en Islande, Sigurdur Gustavsson (l’orthographe Gustafsson se trouve également) est diplômé de l’école d’architecture d’Oslo. Il indique sur sa vie les éléments suivants: Mon père était charpentier et possédait une petite menuiserie, et c’est dans ce cadre que j’ai eu ma première —  et sans doute la plus importante —  expérience avec les matériaux. () Non loin de chez moi habitait un ferrailleur avec une cour remplie de matériaux rongés par la rouille et gravés par le temps. La dégradation révèle l’essence des choses. Il révèle ainsi deux éléments qui seront primordiaux dans ses conceptions:
le matériau et le temps. Nous nous attarderons sur trois de ses créations : la série Sky, la chaise Copy and Paste et la chaise Tango.

Skyscraper

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Sigurdur Gustafsson, Skyscraper Shelf, ©bonluxat.com

Skyscraper shelf,  bibliothèque ou étagère, nous enchante par sa simplicité et la rigueur de ses lignes. Sorte de déconstruction simplifiée des trois plans autant que  des éléments d’une étagère : socle, fond, étagères. Une seule matière pour les éléments : du MDF. Je dis une seule matière, mais j’aurais envie de rajouter : le vide . Composant essentiel de la construction, le vide lui permet  de respirer, mais surtout  de séparer des éléments qui habituellement sont indistincts, mettant en valeur la construction même du meuble. Ce vide rajoute par ailleurs une verticale à celle du fond de l’étagère, plus étroite, et permet de fixer les étagères en décrochement, laissant sur la paroi du fond un autre vide et ajoutant de fait une troisième verticale. La quatrième verticale est composé par le champ de la paroi bleue. Quatre verticales,  rythmées entre elles de manière inégale, et aux extrémités non régulières — certaines sont plus hautes et d’autres partent de plus bas — jouent en contrepoint du rythme, régulier celui-ci, des étagères. Le socle d’une épaisseur un peu plus grande que celle des étagères marque l’horizontale absolue, celle du sol. Chacune des couleurs correspond aux trois dimensions de l’objet, l’horizontale en gris, la verticale en noir et la profondeur en bleu. Par ailleurs, les décrochements entre les différents éléments dont les angles ne se correspondent jamais (par exemple, les étagères grises ne vont pas jusqu’au bout du noir et dépassent du bleu) donnent un dynamisme à l’étagère qui paraît en construction plus que construite, addition en train de se faire plus que somme de cette addition. Somme que pourrait constituer, par exemple, un parallélépipède rectangle complet et fermé sur trois arêtes. Le nom même du meuble, Skyscrape, c’est-à-dire gratte-ciel, renvoie par ailleurs à l’architecture et convoque donc une lecture architectonique. Pour résumer, on a affaire au concept d’une bibliothèque, à son abstraction en quelque sorte, plus qu’à une bibliothèque.  J’adore. J’adhère. J’admire.

Notons enfin que les éléments s’imbriquent les uns dans les autres grâce à des fentes prévues à cet effet  sans autre système de fixation, ce qui renforce le caractère en construction de l’objet. A propos de son travail, Sigurdur Guvstasonn affirme : Le processus de conception des meubles qui peuvent être faits sans vis ou colle est un très bon exercice dans l’exploration de l’essence de la construction. (…) L’harmonie entre la forme et la structure doit être totale. Le mouvement De Stijl et le constructivisme russe explorent tous deux l’essence de la structure et c’est pourquoi j’y ai porté mon intérêt.

Les autres meubles de la série Sky, de la même veine, renvoient également à l’histoire du design, notamment à la chaise de Rietveld dont nous parlerons plus loin.

Copy and Past (e)

Le titre

Le titre à lui seul résume le programme que décline la chaise ainsi que l’intention générale de son auteur. D’une part, il y a un jeu sur la polysémie du mot « past » en anglais : coller et passé. D’autre part, le terme « copy » aussi bien verbe que nom exprime à la fois un état et une action et offre une double lecture du titre : copie et passé ou copier-coller, explicitant son contenu aussi bien que son faire. Par ailleurs, dans son signifié, le titre réfère au passé, mais  il s’inscrit aussi dans le présent. Expression  idiomatique ancrée dans le contemporain du monde virtuel des ordinateurs : copy and past, copier-coller. La chaise s’inscrit donc dans le passé mais appartient au présent et elle va nous parler de copie, de collage et donc de découpage et de fragmentation.  En tant que designer, vous devez connaître votre propre héritage et l’histoire, de façon à avoir une perspective et refléter votre propre époque avec l’utilisation de l’histoire. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, mais il peut toujours y avoir une nouvelle compréhension des objets connus.

L’objet

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Sigurdur Gustavsonn, Copy and Paste, ©Källemo.se

Au premier regard, Copy and Past(e) est un assemblage de plusieurs éléments —  de différentes matières et couleurs — qui forment une chaise en même temps qu’ils la découpent. Nous avons l’impression à première vue d’une chaise fabriquée à partir de bouts de chaises.

Les matières, couleurs et structures

design scandinave, design Islande, Sigurdur Gustavsonn,Copy and Paste, détail 3
Sigurdur Gustavsonn,Copy and Paste, détail 3, ©källemo.se

Les matières sont respectivement, le bois ( chêne), le métal, et le polycarbonate. Le bois est laissé naturel, ou peint en noir, rouge ou blanc. Le polycarbonate est transparent et, enfin, les parties métalliques concernent les éléments de fixation, principalement des vis, dans la partie inférieure de la chaise. Ce sont donc ces différents éléments—  matières et couleurs —  dans leur rapport avec la forme et la fonction que nous allons regarder. D’abord le choix des matières révèle en lui-même une évolution dans le temps : bois naturel, bois peint, puis polycarbonate et une histoire partielle des matériaux dans les sièges : le bois traditionnel puis le plastique généralisé dans les années 60.

Deuxièmement, si l’assemblage des matières forme une chaise, les éléments composés d’une seule matière ne correspondent pas aux traditionnelles parties de la chaise, notamment pieds, assise, dossier. La chaise est assemblée, mais découpée par les différentes matières selon une structure  qui se superpose à celle de ses constituants classiques. Ainsi la partie en bois naturel chevauche partiellement deux parties du dossier (l’appuie-tête et son montant) et compose une partie du piètement. De même la partie en bois noir constitue à la fois une partie de l’assise et un piètement. Dialectique de la matière et de la structure qui ne se correspondent pas. Inscrire le présent dans le passé se fait donc en modifiant la structure habituelle d’un meuble.

Troisièmement, les couleurs, quant à elles, dessinent une nouvelle structure composée de quatre éléments qui correspondent aux quatre couleurs. Nous avons de ce fait une chaise qui présente pour l’instant quatre structures.

rietveld, chaise red blue,©rietveldoriginals.com
rietveld, chaise red blue,©rietveldoriginals.com

Cette chaise en cela s’inscrit comme une relecture de celle de Rietveld où, au contraire, le placement de la couleur suivait la structure du meuble : dossier rouge, assise bleue, structure porteuse noire et facettes des éléments de la structure, jaunes. Ces quatre couleurs dessinent par ailleurs le trajet que peut faire un regard dans un espace de gauche à droite (ou inversément) : trajet noir ; de bas en haut (ou inversément) : trajet jaune ;  l’oblique de la verticale : trajet rouge et celle de l’horizontale : trajet bleu. Copy and Past(e) revisite donc l’histoire du design avec laquelle elle dialogue.

L’assemblage et les formes

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design-scandinavedesign-Islande-Sigurdur-Gustavsonn-Copy-and-Past-détail, ©archiexpo.com

Le gros plan du dossier nous permet de voir que l’assemblage est réalisé selon le motif du décrochement. Cet assemblage construit un rectangle en même temps qu’il le décompose en d’autres rectangles qui diffèrent, nonobstant la matière et la couleur, en taille. Formes et assemblage de formes qui nous rappellent singulièrement les compositions du mouvement de Stijl ou le constructivisme russe. Nouveau dialogue avec le passé.

Mais cet assemblage de formes va plus loin, certains éléments constitutifs du dossier sont eux-mêmes assemblages, ainsi les deux rectangles en polycarbonate sont à la fois éléments assemblés et « assembleurs »  des deux autres structures qui forment le dossier. A moins que ce ne soit l’inverse. Les deux cadres seraient alors les « assembleurs » des deux éléments en polycarbonate.

design scandinave, design islande, Sigurdur Gustavsonn, Copy and Paste, détail 2
Sigurdur Gustavsonn, Copy and Paste, détail 2, ©kallemo.se

On a donc ici un double  mélange de deux composants (structure et fixation) généralement distincts : d’une part, une perméabilité entre  élément de fixation et élément structurel et, d’autre part, une indécision quant à l’attribution de chacune de ces fonctions à un élément précis. J’adhère. J’admire et j’adore.

Tango (1998)

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Sigurdur Gustavsson, Tango, 1998, ©scandinaviandesign.com

La chaise Tango, créée en 1998, est intéressante à plus d’un titre. D’une part, les deux matières, bois et métal, sont distribuées selon un ordre qui n’est pas habituel  en ceci qu’elles ne correspondent pas chacune à une fonction. Par exemple, l’assise est en bois, mais la matière de l’assise se prolonge sur un pied, en bois également. Un autre pied, en métal tubulaire celui-là,  se prolonge sur le dossier, enfin un troisième pied, en métal  également, a partiellement la forme du pied en bois — angles  —, mais s’en distingue par son inclinaison. Déplacement des fonctions par la matière, mais également glissement des couleurs sur différentes parties. Enfin le pied  en bois est à l’intérieur du cadre de l’assise, alors que les deux autres lui sont adjacents. Le regard dans un mouvement dynamique relie ou éloigne tour à tour deux éléments qui s’apparentent ou se distinguent soit par la matière, soit par la couleur, soit par la forme ou enfin par le positionnement, l’oblique ou le droit en l’occurrence. Glissement et déplacement, rapprochement et éloignement : cette chaise est un manifeste et une relecture des relations entre matière, forme  et fonction et révèle le tango de leur relation aussi bien que celui des lectures plurielles de notre regard. J’admire. J’adore. J’adhère.

Les oeuvres de Sigurdur Gustavsonn sont exposées dans différents musées tels le Musée national de Stockholm , le Musée Röhss à Göteborg, le Malmö Art Museum, le Musée Stedeljik à Amsterdam, le Musée National de l’Arménie et le Designmuseum à Reykjavik entre autres.

 

 

 

 

 

 

 

 

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